Burn-out ou épuisement du pilier ? Quand on continue à tenir alors qu’on est déjà épuisée
Continuer à travailler, à gérer sa famille et à répondre présente ne signifie pas nécessairement que tout va bien. Le fait de « tenir encore » ne suffit pas non plus à exclure un burn-out. Celui-ci concerne le contexte professionnel, tandis que j’utilise l’expression épuisement du pilier pour désigner un vécu plus large de sur-responsabilité, dans lequel porter, prévoir et soutenir sont devenus presque automatiques.
Il y a une question que j’entends régulièrement, et que je me suis moi-même posée à une période de ma vie :
« Est-ce que je fais un burn-out ? »
La réponse est parfois immédiatement suivie d’une objection : « Je ne crois pas, puisque je continue à travailler. »
C’est justement ce qui rend certaines formes d’épuisement difficiles à reconnaître. Rien ne s’est nécessairement effondré. Vous vous levez le matin, vous allez travailler, vous vous occupez de votre famille, vous répondez aux messages, vous prenez les décisions et vous continuez à faire ce que l’on attend de vous.
De l’extérieur, votre vie peut même sembler parfaitement fonctionner.
À l’intérieur, pourtant, quelque chose a changé. Chaque journée demande davantage d’effort, les imprévus deviennent plus difficiles à absorber, votre patience diminue et ce qui vous semblait autrefois relativement simple commence à vous coûter énormément.
Vous fonctionnez encore. Mais fonctionner et aller bien ne sont pas la même chose.
Je connais cet endroit parce que je l’ai traversé. Je n’avais pas cessé d’avancer, et c’était précisément ce qui rendait mon état si difficile à mesurer. J’étais encore capable de faire beaucoup de choses, simplement avec de moins en moins de marge.
C’est aussi ce vécu qui m’a conduite, plus tard, à utiliser l’expression épuisement du pilier.
Burn-out et épuisement du pilier : de quoi parle-t-on exactement ?
Le burn-out désigne un phénomène lié au contexte professionnel. Il est associé à un stress chronique au travail et son repérage nécessite une véritable évaluation de la situation, notamment de la nature des symptômes, de leur intensité et de leur lien avec le travail.
Ce que j’appelle l’épuisement du pilier est autre chose.
Ce n’est pas un diagnostic médical et je n’ai pas créé une nouvelle catégorie clinique. C’est une expression que j’utilise pour désigner une posture que je rencontre souvent : celle d’une personne qui porte énormément, dans plusieurs domaines de sa vie, et qui s’est tellement habituée à le faire qu’elle ne perçoit plus toujours le coût de cette manière de fonctionner.
Au travail, elle est fiable et prend facilement les choses en charge. Dans la famille, elle organise, prévoit et pense à ce que les autres oublient. Dans son couple ou avec ses proches, elle écoute, soutient et absorbe une partie des tensions.
Elle demande généralement peu et donne beaucoup.
Le burn-out et cette posture du pilier ne sont donc pas synonymes. Mais ils peuvent évidemment se rencontrer : une personne peut être celle qui porte énormément dans son environnement tout en traversant parallèlement un véritable épuisement professionnel.
C’est notamment pour cette raison qu’il est risqué de conclure :
« Puisque je travaille encore, ce n’est pas un burn-out. »
Peut-on être en burn-out et continuer à travailler ?
Le fait de continuer à travailler ne permet pas, à lui seul, de répondre à cette question.
Nous avons parfois une représentation très spectaculaire du burn-out : l’effondrement soudain, l’impossibilité de sortir du lit, l’arrêt de travail brutal ou le moment où la personne n’est plus capable de rien faire.
Cela peut exister, mais attendre ce type d’effondrement pour prendre son état au sérieux revient à considérer que la souffrance ne devient légitime qu’au moment où elle est devenue impossible à cacher.
Or certaines personnes continuent longtemps à fonctionner malgré une fatigue profonde, une diminution de leurs ressources, des troubles du sommeil, une irritabilité inhabituelle ou une difficulté croissante à accomplir ce qui leur demandait autrefois beaucoup moins d’énergie.
Elles compensent. Elles serrent davantage les dents. Elles simplifient ailleurs pour continuer à assurer au travail.
Et parfois, leur capacité même à « tenir » contribue à retarder le moment où elles reconnaissent qu’elles vont mal.
Si vous vous interrogez sérieusement sur un possible épuisement professionnel, la bonne question n’est donc pas simplement « est-ce que j’arrive encore à travailler ? », mais plutôt « dans quel état est-ce que je continue à travailler et combien cela me coûte-t-il aujourd’hui ? »
Pourquoi les personnes qui portent beaucoup repèrent parfois leur épuisement tardivement
Lorsque vous avez l’habitude d’être fiable, autonome et capable de gérer, votre seuil de normalité peut se déplacer progressivement.
Ce qui vous aurait semblé énorme quelques années auparavant devient votre quotidien.
Vous vous habituez à une fatigue qui ne disparaît plus complètement. Vous trouvez des stratégies pour traverser les mauvaises nuits. Vous prenez sur vous lorsqu’une journée vous semble trop lourde et vous vous dites qu’après cette semaine, ce dossier, cette période ou cette difficulté familiale, vous pourrez enfin souffler.
Puis une autre chose arrive.
Et vous continuez.
Ce n’est pas forcément du déni au sens où vous vous raconteriez volontairement que tout va bien. C’est parfois beaucoup plus subtil : vous êtes simplement devenue extrêmement compétente pour fonctionner même lorsque vous n’allez plus très bien.
C’est aussi ce qui caractérise souvent la posture que j’appelle celle du pilier.
Elle ne repose pas nécessairement sur le fait de « tout faire ». Elle tient surtout à cette sensation profonde que, quoi qu’il arrive, il faudra trouver une solution et continuer.
Comment reconnaître la posture du pilier ?
Être un pilier ne signifie pas simplement être responsable ou généreuse.
La différence apparaît lorsque porter n’est plus vraiment un choix, mais devient une manière presque automatique d’occuper votre place.
Vous pouvez par exemple vous reconnaître dans des pensées comme :
« On compte sur moi. »
« Si je ne le fais pas, qui va le faire ? »
« Je m’occuperai de moi après. »
« Je ne veux pas les laisser tomber. »
« Ça ira plus vite si je le fais moi-même. »
« Je ne suis pas assez mal pour demander de l’aide. »
« Ce n’est pas si grave, je peux encore tenir. »
Aucune de ces phrases ne signifie qu’il y aurait quelque chose de défaillant chez vous.
Certaines qualités associées à cette posture ont probablement été précieuses : vous savez réagir, organiser, faire face et soutenir dans les moments compliqués.
La difficulté apparaît lorsqu’une qualité devient une obligation intérieure.
Le problème n’est pas d’être solide. Il commence lorsque vous ne vous autorisez plus à ne pas l’être.
Ce que cette manière de tenir finit parfois par coûter
L’épuisement ne se manifeste pas toujours par une seule grande rupture.
Il peut s’installer progressivement dans plusieurs espaces de la vie.
Physiquement, vous avez peut-être davantage de mal à récupérer, votre sommeil devient moins réparateur ou certaines tensions semblent ne jamais vraiment disparaître.
Émotionnellement, votre marge se réduit. Des choses relativement ordinaires peuvent vous irriter beaucoup plus qu’avant, tandis que certaines émotions restent contenues parce que vous estimez ne pas avoir le temps, la place ou « de raison » de les ressentir.
Dans les relations, une forme de solitude peut apparaître. Vous êtes entourée, parfois même très sollicitée, mais peu de personnes savent réellement comment vous allez parce qu’elles connaissent surtout votre capacité à être là pour elles.
Et puis il existe parfois un coût plus difficile à nommer : celui de ne plus très bien savoir qui vous êtes lorsque vous cessez momentanément de gérer.
Ce dernier point nous emmène vers une question beaucoup plus profonde, que je développerai dans un article à part : que se passe-t-il lorsque porter est devenu non seulement quelque chose que vous faites, mais la place que vous occupez ?
Quand le corps commence à signaler que la marge diminue
Fatigue persistante, difficultés de sommeil, tensions corporelles, irritabilité ou perte d’élan peuvent avoir de nombreuses causes. Aucune de ces manifestations ne permet de conclure, à elle seule, que vous êtes en burn-out ou que vous vivez ce que j’appelle un épuisement du pilier.
Mais elles méritent d’être entendues.
Dans mon travail, lorsqu’une personne me raconte qu’elle porte beaucoup depuis très longtemps, je ne cherche pas immédiatement à lui expliquer pourquoi elle est fatiguée. Je commence plutôt par regarder avec elle ce que cette manière de fonctionner lui coûte aujourd’hui.
Peut-elle réellement relâcher lorsqu’elle s’arrête ?
Que se passe-t-il dans son corps lorsqu’elle dit non ?
Est-elle capable de recevoir de l’aide sans éprouver immédiatement le besoin de reprendre le contrôle ?
Lorsqu’elle se repose, se repose-t-elle réellement ou continue-t-elle mentalement à prévoir, surveiller et organiser ?
Le corps ne fournit pas nécessairement une réponse toute faite, mais il peut rendre visible ce que nous avions appris à considérer comme normal.
Avant d’aller plus loin
Si votre fatigue s’intensifie, si vous avez de plus en plus de mal à assurer vos activités habituelles, si votre sommeil est fortement perturbé, si votre état psychique se dégrade ou si votre situation vous inquiète, consultez.
Dans un contexte de souffrance liée au travail, votre médecin traitant et votre médecin du travail peuvent vous aider à évaluer la situation.
Continuer à fonctionner ne constitue pas un diagnostic, ni dans un sens ni dans l’autre.
Vous n’avez pas besoin d’attendre de vous effondrer
C’est probablement le point que j’aimerais le plus transmettre ici.
Lorsque l’on sait tenir longtemps, on finit parfois par utiliser sa capacité à continuer comme unité de mesure :
« Tant que j’y arrive encore, c’est que ça va. »
Mais cette logique oblige presque à attendre de ne plus pouvoir.
Vous n’avez pas besoin d’être incapable de travailler, de sortir de votre lit ou de supporter la moindre sollicitation pour reconnaître qu’une situation devient trop coûteuse.
Vous pouvez intervenir beaucoup plus tôt, précisément au moment où vous remarquez que continuer exige de plus en plus de vous.
Il existe une différence immense entre être encore capable de faire quelque chose et avoir encore les ressources pour le faire sans vous épuiser davantage.
Et si le vrai sujet était moins « est-ce que je tiens ? » que « à quel prix ? »
Lorsque vous commencez à regarder votre situation sous cet angle, la question change.
Vous n’avez plus seulement besoin de mesurer ce que vous réussissez encore à faire. Vous pouvez aussi regarder ce que cela exige de vous.
Que reste-t-il de votre énergie après avoir répondu aux besoins de tout le monde ?
Combien de temps vous faut-il aujourd’hui pour récupérer d’une semaine que vous traversiez autrefois sans difficulté particulière ?
Pouvez-vous encore ressentir de l’envie, de la disponibilité ou simplement un peu d’espace intérieur une fois les obligations terminées ?
Ces questions ne permettent pas de diagnostiquer un burn-out.
Mais elles peuvent vous empêcher d’attendre qu’une limite devienne un mur avant de commencer à l’entendre.
Et si vous reconnaissez surtout la femme qui porte tout ?
Alors nous arrivons à l’autre moitié du sujet.
Parce que parfois, ce qui vous épuise ne se limite pas à votre travail. La même manière de fonctionner existe dans votre famille, votre couple, vos amitiés et parfois depuis tellement longtemps qu’elle ressemble simplement à votre personnalité.
C’est là que la question devient différente :
Pourquoi est-il si difficile de lâcher lorsque l’on a toujours été celle qui porte ?
C’est ce que j’explorerai séparément dans le guide consacré à la femme pilier : comment cette place peut se construire, pourquoi déléguer ou dire non ne suffit pas toujours, ce que l’on craint de perdre en devenant moins indispensable et la manière dont certaines histoires familiales peuvent parfois participer à cette posture.
Et si vous souhaitiez explorer ce que cette manière de tenir vous coûte ?
Si vous avez le sentiment d’avoir appris à continuer bien après le moment où votre corps commence à demander autre chose, une séance individuelle de Médecine de l’Être peut offrir un espace pour explorer cette posture autrement.
L’« épuisement du pilier » n’est pas un diagnostic et je ne prétends pas le soigner. Mon travail consiste à regarder avec vous ce que cette manière de fonctionner produit dans votre corps, ce qu’elle protège encore, la place qu’elle occupe dans votre histoire et ce qui est devenu trop coûteux pour continuer de la même manière.
Lorsque cela a du sens, cette exploration peut également rencontrer l’histoire familiale, la lignée ou les dimensions de l’invisible qui font partie de ma pratique.